L’oeuvre des autres, peut-on y toucher?

J’ai eu la chance de participer en octobre 2013 à une des rencontres du Labo Poétique organisé par Arts Résonnance. Ce Labo Poétique rassemble un groupe de personnes qui se réunissent ponctuellement (le plus régulièrement possible) pour réfléchir ensemble aux enjeux soulevés par la traduction LSF français et pour travailler ensemble à la traduction d’oeuvres.

Ces deux jours que j’ai eu l’occasion de partager avec le groupe de travail ont été d’une incroyable richesse. Chacun.es des participant.es a fait preuve d’une si grande générosité et d’une intelligence si vive que j’en suis repartie le cerveau bouillonnant, au bord de la surcharge électrique.
Parmi les questions soulevées, une m’a particulièrement intéressée. Pour les poètes Sourd.es présent.es sur place, il était inacceptable de reprendre l’oeuvre d’un.e autre poète Sourd.es pour la signer soi-même. La question m’a particulièrement interpellée parce que nous nous y étions aussi confronté.es, Theara et moi, au moment d’entreprendre le travail d’apprentissage de Wise Old Corn, poème composé par le Flying Words Project.

J’arrivais, moi, avec un bagage d’expérience hérité de ma pratique et de mes études sur la danse. Je n’avais donc aucune réserve à cet égard puisqu’il est courant en danse de reprendre du répertoire d’une chorégraphe tant pour se former que pour le présenter de nouveau sur scène. Il y a un enjeu de conservation des oeuvres liées à la reprise du répertoire : en danse, on considère généralement l’interprétation d’une oeuvre par de nouveaux et nouvelles interprètes comme un moyen de transmission des oeuvres et ainsi comme un moyen de conservation. On reprend aussi le rôle de l’un.e ou l’autre interprète au sein d’une même compagnie selon les besoins de diffusion et la disponibilité des danseur.es. Bref, c’est une pratique commune qui, pour autant, ne se prend pas à la légère.
Theara a eu la même réaction au début que les collègues du Labo Poétique. Tous et toutes ont exprimé le sentiment qu’il serait irrespectueux pour les auteur.es de reprendre leur oeuvre. Avec Theara, nous avons demandé l’autorisation au Flying Words Project qui nous l’a accordée sans réserve. Ceci a dissout, à tout le moins en partie, l’appréhension de départ et nous avons amorcé le processus d’apprentissage. Nous avons dès lors commencé la recherche d’une interprétation qui soit juste, requestionnant de temps à autre cette légitimité. Cette recherche d’une interprétation juste a soulevé de multiples enjeux inattendus qui mériteront qu’on s’y attarde dans un prochain billet. Mais, pour le moment, restons concentrées sur cette question : est-il acceptable, oui ou non, de reprendre l’oeuvre signée d’un.e auteur.e pour en faire une interprétation ?

Au Labo Poétique, François Brajou, Mathilde Chabbey et Djenebou Bathily étaient unanimes partageant la même impression que Theara en début de processus. La réponse était viscéralement non.

Alors je me suis arrêtée nette. Et le doute que j’avais eu au moment où Theara m’exprimait ses réserves, et qui était resté suspendu comme une question dont on sait qu’il faudra tôt ou tard , s’est accentué. Nous voici clairement en situation de relation interculturelle.

Je dois dire que lorsque j’ai abordé ensuite la question avec des collègues entendant.es, je les ai trouvé.es souvent bien empressé.es d’offrir des réponses et de formuler des recommandations sur ce qu’il convient de faire. Peu de place pour le doute, illes estimaient pour la plupart au mieux étrange au pire insensé les réserves de mes collègues Sourd.es à cette intercorporalité. Le contraste m’a laissée songeuse et de toute évidence invite à une plus grande curiosité, plus d’inquiétude peut-être même… Dans nos réponses à tous et toutes, il y a bien sûr toutes les habitudes, les us et coutumes de nos référents culturels. Or, pour nos collègues Sourd.es, il y a là très manifestement un enjeu. Il semble bien qu’il y ait là l’occasion d’une rencontre, d’une solidarité ; il semble aussi que cette manifestation d’inconfort commande de laisser l’espace pour qu’elle puisse se dire et s’élucider…

Au moment de l’atelier de traduction, nous sommes resté.es longuement sur la question : pourquoi cette résistance ? Qu’est-ce qui est en jeu ?

Des bribes de réponses ont émergé, rien de complet encore cependant. L’une de ces réponses est particulièrement intrigante. Elle est liée au rapport au corps, au fait que la manière de bouger est si propre à chacun.e qu’il paraît impossible de passer d’un corps à l’autre sans altérer l’oeuvre. Apprendre l’oeuvre d’un.e autre serait obligatoirement lui infliger une distorsion. On ne peut donc littéralement pas « y toucher ».

Un autre élément de réponse a porté sur la notion de droit d’auteur. Une oeuvre est signée (comme dans signature, pas comme dans signer) et l’auteur.e détient sur elle une autorité morale. L’expression propriété intellectuelle a aussi été utilisée, et ce même si l’oeuvre n’est pas publiée. Reprendre une oeuvre était perçu par les poètes Sourd.es présent.es comme un vol, comme une atteinte au respect dû à la démarche de création parcourue par l’auteur.e.

Pourtant, nous sommes-nous interrogé.es, l’oeuvre, le récit demeure bel et bien le même : pourquoi donc y aurait-il perte, subtilisation de l’oeuvre, manque de reconnaissance d’un auteur ? Et surtout, comment donc s’assurer qu’une oeuvre ne disparaisse pas à la mort de son auteur.e, ou même s’ille arrête de l’interpréter lui-même simplement ? Peut-être cette perception est-elle due ou issue d’un contexte où les possibilités de publication des oeuvres signées ne sont pas aussi fortement instituées que tout le système de publication et de diffusion de la littérature des langues écrites. Encore un effet de la minoration. Et produire des DVD coûte cher (produire des livres ne se fait pas sans investissement financier non plus). Cependant, la raison monétaire n’explique pas tout. Certes, il y a maintenant internet qui permet une publication libre. Mais les infrastructures restent incomparables. Même au sein des communautés Sourdes, il y a très peu de maisons d’édition qui se consacrent à la production de documents en langues signées. Et hors des communautés Sourdes, aucune maison d’édition, appartenant au vaste réseau de diffusion de la littérature existant, ne publie d’oeuvres en l’une ou l’autre des langues signées. (Exception faite du livre de Florence Encrevé, dont la maison d’édition propose une version LSF sur son site web accessible par le biais d’un QRcode) On craindrait donc alors peut-être de perdre le fil de la généalogie des oeuvres? Mais le risque de la perte du p/matrimoine, vu la qualité des oeuvres, n’est-il pas est aussi dramatique??

À la maison de la poésie de St-Martin d’Hère où se tenait l’atelier, on a répondu immédiatement en promettant un rayon de bibliothèque complet fourni d’oeuvres signées publiées sur DVD.

Il a paru aussi crucial qu’urgent de développer des structures et un réseau de

1.documentation des prestations en spectacle

2.de publication d’oeuvres enregistrées et

3.de distribution.
Immédiatement plusieurs problèmes concrets surgissent : comment assurer un enregistrement de qualité ? Comment s’inscrire dans les réseaux de diffusion ? (est-il souhaitable d’ailleurs d’investir les réseaux existants développés pour le livre imprimé ?) Y aurait-il une rencontre fructueuse possible avec le milieu de la littérature numérique ? D’autres questions aussi, moins concrètes : Quelle forme prend le rôle de l’éditeur ou l’éditrice dans ce cas ? Qui prend ce rôle ?

À cette étape-ci de la réflexion, la question touchant le corps reste entière. L’intercorporalité est un enjeu délicat. Peter, François, Théara, Mathilde, Djenebou et tous et toutes les autres, qu’en pensez-vous ?

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Un commentaire pour L’oeuvre des autres, peut-on y toucher?

  1. giorgia dit :

    Merci Julie pour avoir proposé ce sujet à traiter. La réponse des poètes sourdes m’a un peu surprise parce que si l’on compare la reprise d’une chanson dans le langues vocales, pour moi c’est quelque chose de complètement normale. Je suis donc d’accord que c’est aussi une question culturelle.
    Si on considère la chanson dans les langues orale, dans la tradition orale est complètement normale de réinterpréter les chansons d’autres. Je considère la chanson parce que c’est la forme la plus proche à l’incorporalité dans le domaine des langues vocales. Dans les deux cas, chanson dans les langues vocales et poème dans les LSs, on voit que on change pas la forme linguistique du contenu, le mots et les signes restent les même…on voit cependant changer le rythme, l’intensité, l’emploi du corps. Comme on a vu pendant le workshop, ces dernières éléments sont fondamentaux dans la poésie des langues signées et ne peuvent pas être strictement comparés avec la modalité caractérisante les langues vocales. Cependant, je trouve que dans ce domaine de réinterprétation, on peut trouver des points en commun. Parfois, en entendant une chanson interprétée par un autre auteur, il semble d’entendre quelque chose de différent et je crois que ça montre la richesse de la potentialité expressive. Je ne crois pas qu’il s’agit de manipuler, ruiner ou changer négativement l’ouvre mais simplement de lui donner de autres façades pour montrer sa potentialité.
    Je ne sais pas si c’est approprié de comparé la poésie en Langues des Signes à la chanson dans le langues vocales. Je pense que c’est un sujet intéressant, lié surtout à la culture et la pensé. Je suis d’accord avec Julie sur l’aspect du droit d’auteur qui rende la situation plus difficile mais au même temps je suis convaincue que la collaboration entre poètes, sourds et entendants, ne peut être que une occasion pour s’améliorer et explorer.

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